Le Cancre

En débutant ce blog je souhaitais simplement m’offrir la possibilité d’écrire sur ce que j’aime, ceux que j’aime, ce en quoi je crois et sur le chemin que nous empruntons en tant que famille. En ouvrant cette petite lucarne qui donne vue sur ma vie et celle de ma tribu, j’acceptais donc de laisser entrer le regard des gens du Monde. Cette interstice sur notre vie m’a alors permis d’avoir des échanges très pertinents sur l’enfance et l’éducation, sur la vie maintenant et celle à venir. C’est ainsi que j’ai longuement communiqué avec Eric. C’est à travers nos échanges et nos témoignages que j’en suis venue à vouloir écrire ce billet.

(*J’utilise la majuscule dans le mot Cancre pour rendre en quelque sorte hommage à ces enfants que la société considère si « imparfaits ».)

Le Cancre a pour définition simple et usuelle :  « Élève nul et paresseux. » Cette allusion fait référence « à la marche oblique du crabe, dont la progression est lente et difficile » (référence du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales http://www.cnrtl.fr/definition/cancre)

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Le Cancre existe depuis la nuit des temps… à vrai dire depuis l’arrivée de l’école dans nos sociétés.   Dans chacune des classes, de chacun des niveaux le cancre est là, au fond de la classe, hermétique au moule, et dont l’esprit vagabonde cherchant la liberté, la joie et rêvant à ses aventures d’enfant.

Le Cancre est celui que l’on pointe du doigt, celui qui échoue et continuera d’échouer. Le Cancre est celui dont on se moque, le rejeté du troupeau, celui qui agace le professeur parce qu’il ne connaît toujours pas sa leçon. Il est « l’idiot du village » de sa classe, il est le râté. Oublié, laissé pour compte, il subit de nombreux commentaires et de vils jugements… ce Cancre qui, en fait, l’avons-nous oublié, est un enfant… un adulte en devenir… Ce Cancre devra se construire et grandir avec cette étiquette de non-conformité, tel un produit de consommation bannit des tablettes parce qu’imparfait. Dès le début, il est jugé non-conforme… mais à quoi ? à ce moule unique si parfait et si ancré dans nos moeurs que plus personne ne se rend compte qu’il est inconcevable de vouloir y faire entrer chaque enfant ? Il y a autant d’enfants différents que d’étoiles dans le ciel. L’unicité individuelle, et donc la variété, sont les richesses de notre monde. Il y a  également tant de manières d’apprendre… L’école n’en offrant qu’une seule, elle catalogue obligatoirement ceux qui sont aptes à apprendre à sa façon et ceux qui ne le sont pas. Cela signifie-t-il pour autant que le Cancre n’est pas intéressé à apprendre et à découvrir ? L’être humain est un être d’apprentissage et de curiosité de la naissance jusqu’à la mort… cela ne débute pas à l’entrée en maternelle et ne se termine pas à l’Université ! Les enfants n’apprennent pas non plus uniquement de 8h à 16h derrière un pupitre. L’apprentissage fait entièrement partie de notre Être indépendamment des notions de Cancre ou de premier de classe, d’employé ou de patron.

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Et si nous nous penchons réellement sur la question, ne sommes-nous pas tous le Cancre de quelqu’un ? Vue comme ça, bien évidemment. Un médecin arrogant et suffisant ne vous a-t-il jamais impressionné par son jargon médical en se chargeant bien d’étaler tout son savoir ? Une politicienne ne vous a-t-elle jamais regardé de haut afin de mieux vous écraser, vous, petit citoyen moyen sans valeur à ses yeux ? Un avocat ne vous a-t-il jamais fait vous sentir sans importance ? Une personne sur-diplômée n’a-t-elle jamais essayé de vous impressionner en arguant la quantité de diplômes qu’elle affiche fièrement sur son mur de « je-me-moi-je m’aime » ? Il y a tant d’intérêts, tant de choses à savoir, à apprendre, qu’il est évident qu’il y aura toujours des personnes spécialisées dans des domaines que nous ne maîtriserons jamais, et tant mieux… Sommes-nous alors pour autant des Cancres ? La comparaison est-elle nécessaire ? La compétition est-elle indispensable ? Jauger, juger et écraser son prochain sont des comportements appris très tôt dans l’enfance. Rien d’inné que de l’acquis… avant de faire ses premiers pas à l’école, le Cancre est un enfant comme les autres. Il n’est pas moins intelligent, il n’est pas paresseux. Il est celui qui brille par sa différence ! Le  Cancre ne se modèle pas aussi facilement que les autres enfants, et tant mieux. Cependant il portera ce lourd tribu tout le reste de sa vie… cela ne l’empêchera pas un jour de réussir s’il écoute la voix de son coeur, celle qui lui dicte ses passions, celle qui lui indique ce qui le fait vibrer, loin des standards de la société. Cependant, l’image du Cancre est marquée au fer rouge au plus profond de lui-même et nécessairement ses actes, ses émotions et ses réactions seront teintées de cette blessure d’enfance.

Toutefois, je pense que l’image du premier de classe est aussi nocive que celle du Cancre… quoi qu’il en soit, l’enfant n’est pas celui qu’il est réellement… le premier de classe répond adéquatement aux attentes de la société des adultes… cependant fait-il vraiment ce qu’il désire  faire réellement ? Des enfants au service du monde des adultes… au service de la société.

Eric, je vous remercie pour cette richesse et cette authenticité échangée grâce auxquelles naît ce petit article autour duquel de longues conversations pourraient s’ensuivrent. Pour finir, je me permets de partager ce magnifique texte que vous m’avez fait découvrir à travers nos réflexions :

Le Cancre, interprété par Lény Escudéro (1974)

Je vis tout seul au fond d’la classe
Je dis, je vis mais pas vraiment
J’ai pas d’cervelle, j’ai que d’la crasse
Faut s’faire tout p’tit, petitement
Et pendant que les purs, les vrais intelligents
Vous savez, ceux qui sont toujours au premier rang
Pendant qu’ils vivent la vie des autres
La vie des bons auteurs, la vie des douze apôtres
Moi j’vis la mienne, et vive le naufrage
Moi j’vis la mienne, et vive le voyage

Un bout d’soleil tombé du ciel au creux d’ma main
Et je voyage
Un chant d’oiseau qui s’est perdu parc’que personne l’a entendu
Et je voyage

Bouche fermée, les bras croisés, les yeux levés écoutez bien, têtes incultes
Le bon savoir, le vrai savoir, le seul savoir et vous serez de bon adultes

Et mon frère corbeau à l’autre bout du champ
Chante pour lui tout seul la chanson du printemps

Le professeur m’a dit que j’étais intelligent, mais pas comme il le faudrait,
C’est pas d’la bonne intelligence

Je suis ce qu’on ne doit pas faire
L’exemple à ne pas retenir
Qui rit quand il faudrait se taire
Et mon avenir, j’ai pas d’avenir
Et pendant que les autres font des sciences naturelles
Moi je pense à Margot, Margot, qui est si belle
Qui ne sait rien du tout, ni d’Iena, ni d’Arcole
Mais qui a la peau douce et douce la parole
Qui se fout du génie
Et vive le naufrage
Et qui aime la vie
Et vive le voyage

Un grand loup bleu danse dans ses yeux quand je le veux
Et je voyage
Puis il me mord au creux des reins, c’était hier, je m’en souviens
Et je voyage

Bouche fermée, les bras croisés, les yeux levés, écoutez bien têtes incultes
Le bon savoir, le seul savoir, le vrai savoir et vous serez de bon adultes

Et mon frère corbeau à l’autre bout du champ
Chante pour lui tout seul la chanson du printemps

Apprendre à lire et à écrire, pour moi aussi c’est important
Mais après, pour lire quoi, écrire quoi, ce qui les arrange, les grands
Le jour de ma naissance, je suis venu dans le tumulte
Sans doute pour m’avertir que je venais dans un monde occupé par les adultes
Ca s’rait bien l’école, si au lieu de toujours parler d’hier
On nous parlait un peu d’aujourd’hui, de demain
Mais d’quoi j’me mêle moi, j’y connais rien
Pourtant j’ai l’impression que j’apprendrais mieux
Ce qui me touche un peu, ce que j’aime bien
C’est peut-être pour demain, qu’est-ce que ça s’ra chouette

Vous avez entendu, il faut qu’je parte, la cloche a sonné
Composition d’histoire, j’aurais dû réviser
Et moi j’suis là à parler, j’perds mon temps, oui
Vous savez peut-être, il y a eu un coup d’État au Chili
On y assassine pour un non, pour un oui
Au Portugal, il y en a eu un aussi
Au petit matin, c’était la fin de la nuit
Et il paraît qu’en Espagne, on recommence à chanter dans les rues
Mais je n’suis sûr de rien, j’ai seulement entendu dire
Ah, il faut qu’je parte, la cloche a sonné
Ah, composition d’histoire et j’ai encore oublié
Et pourtant c’est facile et puis c’est important
Mais.. Mais j’m’en rappelle jamais la date de la bataille de Marignan
Mais je sais qu’c’est facile
Mais j’ai encore oublié, ah merde !
Dimanche j’vais encore être collé
Mais pourtant c’est facile
Et puis c’est important, la date de la bataille de Marignan
C’est ça qu’y est important, la date de la bataille de Marignan

 

——————————————-

Je vous invite également à lire le poème Le Cancre de Jacques Prévert.

 

3 réflexions sur “Le Cancre

    • dothy15 dit :

      Merci Isabelle ! et tant mieux si ce blog provoque des questionnements ! L’essentiel est de trouver sa couleur familiale… je suis moi aussi inspirée par d’autres 😀

      J'aime

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